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LE PONEY SHETLAND
Origine
et apparence
Le poney
Shetland, nous l'avons dit, est une race rustique
et résistante, la plus résistante et la plus
petite des races de poneys britanniques (Welsh, Dartmoor,
Fell, etc) qui ont survécu jusqu'à nos jours.
Cette différence s'explique par l'influence du milieu
tout d'abord, dans une moindre mesure par l'apport de croisements
assez anciens.
Tous les poneys britanniques dérivent sans doute d'un même
type de cheval sauvage très ancien, qui était chassé
par l'homme préhistorique et représenté - avec quel art
! - par ces mêmes hommes, sur les parois de la grotte de
Lascaux entre autres (type cheval de Prejwalski).

Poneys sur Unst, au nord des Shetland
La
Grande-Bretagne, parfois rattachée au continent (glaciations),
parfois isolée de celui-ci (montée des eaux dans les périodes
interglaciaires), fut colonisée par l'homme plus tardivement
que d'autres régions et en moins grand nombre. Des populations
de chevaux sauvages, ailleurs chassées jusqu'à extinction,
purent ainsi s'y maintenir, - à condition de se réfugier
à l'arrivée de l'homme dans les reliefs et les régions inhospitalières,
régions recouvertes de landes pauvres (Dartmoor (Dartmoor),
pays de Galles (Welsh), région des Lacs en Angleterre (Fell),
Highlands...)
L'homme vit assez vite, vers la fin de l'âge
du Bronze, le profit qu'il pouvait tirer de ces animaux que
la chasse n'avait pas fait disparaître, en les domestiquant
partiellement. La présence d'animaux sauvages ou demi-sauvages
à côté du cheptel utilisé et le peu d'amélioration par croisements
extérieurs expliquent la grande fidélité au type d'origine
chez les poneys britanniques et leur rusticité de bon aloi.
Aux Shetland, le mystère demeure sur la provenance des premiers
chevaux. Ont-ils accédé à l'archipel peu après la fin de la
dernière glaciation, alors que celui-ci, avant la montée des
eaux, était encore connecté à l'ensemble britannique? Des
colons, présents, dès 4 ou 3000 av JC, ont-ils apporté avec
eux, à une époque difficile à préciser, une race britannique
primitive ? Toujours est-il que la présence de chevaux sur
l'île est prouvée par des fouilles datées du sixième ou septième
siècle avant JC., et qu'on peut la supposer bien plus
ancienne.
Après le cinquième
siècle après JC, nous disposons de documents iconographiques
(conservés au musée de Lerwick - Shetland) qui nous montrent
des moines (sans doute irlandais) traversant la mer pour
venir évangéliser les Pictes des Shetland. Ils sont montés
sur de petits chevaux, qui semblent déjà très proches du
type actuel.

La Pierre des moines (Monk's Stone), Lerwick Museum,
Shetland
Le type s'est sans doute encore précisé ou
modifié après
le 9ème siècle, qui voit l'arrivée
et la domination des Vikings venus de Bergen et de la
côte sud ouest de la Norvège.
Ceux-ci domineront les îles Shetland jusqu'au XVème
S. Ils apportent avec eux de petits chevaux, utilisés
pour le combat et la razzia, qui étaient transportés
à bord des fameux drakkars dans leurs expéditions.
Il est difficile de dire quel fut le degré de croisement
entre le poney local et ces petits chevaux, porteurs aussi
de sang oriental. Sans doute le tempérament dynamique
et vif du poney Shetland actuel en provient-il ?
Dès
ce moment les caractères
de la race semblent fixés. Un poney ramassé et
peu exigeant en termes de nourriture et d'abri, de petite
taille mais fort, au comportement intelligent et adapté aux
contraintes du milieu. Les apports de sangs extérieurs
ne semblent pas avoir modifié un type parfaitement
adapté, depuis des
siècles, aux contraintes drastiques du climat.
Les Shetland sont en effet situées
en plein Atlantique, à égale distance de
l' Ecosse et de la Norvège. Des vents permanents
y soufflent, avec une grande violence parfois (records
de 320 km/h avant désintégration
de l'anémomètre !) L'atmosphère
y est généralement très humide, les
sols très pauvres,
tourbeux, recouverts de bruyères, d'herbes rudes
et de joncs, de mousses et de lichens.

Tête de poney sur Fetlar, Shetland
Les caractères morphologiques et comportementaux du Shetland
répondent merveilleusement à ces conditions. Sa taille réduite
est une conséquence de la pauvreté et de la rareté de la
nourriture. Les individus plus grands disparaissaient sans
doute par sélection naturelle dans les périodes
de disette, et trouvaient aussi moins facilement un abri
contre les intempéries (murets, monticules, peu élevés aux
Shetland). Livrés à eux-mêmes, les poneys
Shetland devaient d'ailleurs pallier le manque d'herbes et
de lichens à certaines saisons en consommant des algues marines,
- ils supportent d'ailleurs l'eau salée et nagent très bien.
Le
corps compact, les oreilles petites et les longs crins de
crinière et de queue répondent également à une nécessité
absolue: la conservation de la chaleur corporelle.
L'aspect hirsute du Shetland en hiver correspond au même
impératif besoin: un chaud pelage de double épaisseur, où
poils de bourre et poils de jarre assurent respectivement
isolation thermique et imperméabilité presque totale ! Quant
aux membres courts, mais sûrs et puissants, ils correspondent
à une vie en semi-liberté, où les animaux parcourent en tous
sens un territoire ouvert, de leurs zones d'abri en cas
de fortes intempéries, aux zones de nourrissage qui, nous
l'avons dit, varient selon les saisons. Les îles Shetland,
en combinant isolation génétique (apports extérieurs réduits)
et contraintes sévères du milieu, ont donc produit
en quelques centaines d'années une race aux qualités propres
et inimitables, d'une grande résistance. C'est d'ailleurs
le cas pour bien d'autres espèces: il existe dans l'archipel
des sous-espèces reconnues (zetlandsis)
de souris domestiques, de troglodytes, d'étourneaux..

Poney Shetland noir sur Mainland, Shetland
Comme nous venons de
le voir, le poney Shetland est bien plus le résultat de
la sélection naturelle dans un "laboratoire à ciel ouvert",
comme les appelle J. Laughton Johnston (A Naturalist's
Shetland) que des actions humaines. Il faut s'en souvenir
si l'on veut conserver à la race toutes ses qualités de
rusticité et de résistance, un patrimoine génétique
forgé par les siècles.
Le "crofter" shetlandais et ses ancêtres, confrontés à
la difficulté de survivre dans un climat hostile, intervinrent
assez peu en effet sur une race qui vivait dehors à l'état
semi-sauvage toute l'année (le Shetland naît, vit et meurt
au pré). Le poney vivait sur la pâture commune (le "scattald"),
même en hiver, et devait se révéler utile, pour des travaux
de bât et de trait principalement, sans se révéler coûteux
à l'entretien, ce que n'auraient pu se permettre ces paysans-pêcheurs
généralement très pauvres. Les Shetland, avant la Révolution
industrielle, n'étaient guère connus que dans leurs îles
natales, et leur principale occupation était le transport
de la tourbe. Seul combustible disponible sur les îles,
la tourbe séchée, si elle est gratuite, demande malgré
tout une lourde charge de travail.
Les poneys étaient chargés
de transporter sur leur dos, en bât, de lourds paniers
d'osier (les kishies) remplis de tourbe, attachés de part
et d'autre de l'animal, sur des sentiers à peine tracés
ou dans les marais. Ils n'étaient pas seuls à la peine,
car hommes et femmes, pour restreindre les trajets pénibles,
portaient eux aussi les mêmes grands paniers sur leur dos.
S'il existait un chemin praticable, les poneys étaient
alors attelés à des carrioles de fortune. Ils portaient aussi
de grandes quantités d'algues ou de terre de meilleure qualité,
destinées à bonifier les enclos où l'on pratiquait, à l'abri
du vent, quelques cultures vivrières importantes (choux,
pommes de terre, navets)
Les Shetland n'étaient pas
très souvent montés par leurs propriétaires. Sur
certaines terres cultivables assez étendues, peu nombreuses
(dans le sud de Mainland) Ils pouvaient être
utilisés pour le trait, mais ce n'était pas là un usage généralisé.
Vers le milieu du XIXème siècle, dans l'Angleterre victorienne
et aussi dans la bonne société des Shetland, des poneys commencèrent
à être utilisés pour les loisirs et comme compagnons de monte
et de jeu pour les enfants.

Poulain sur Unst, principal centre d'élevage des Shetland
Mais la véritable heure de gloire
- hélas chère payée - du poney Shetland
n'intervint qu'à partir
de 1847, année où fut passée une loi
britannique interdisant le travail des enfants dans les mines
de fer et de charbon. La Révolution industrielle avait
besoin de force motrice, si possible économique, pour
tracter d'énormes quantités
de minerais dans des boyaux incommodes, difficiles d'accès
et surtout trop bas pour des animaux plus grands. Le Shetland,
rustique, fort, de bonne volonté, était le
cheval de la situation.
On estime que ces poneys, qui entraient dans les mines
vers l'âge de quatre ans pour n'en ressortir qu'après
vingt ans, la retraite une fois sonnée, - avec seulement
une courte période annuelle de remise au vert - parcouraient
près de 5000 km annuels et tractaient en moyenne 3000
tonnes de minerai. Quel changement, et quelle vie devaient
mener ces animaux privés du vent, de la lumière du soleil
jusqu'au soir de leur vie... Très souvent cependant
hommes et bêtes, condamnés à un sort semblable par la loi
implacable du capital, trouvaient un réconfort mutuel dans
une nouvelle camaraderie: on ne compte plus les histoires
d'hommes sauvés d'un effondrement ou d'un coup de grisou
par leur compagnon de misère, devenu soudain rétif devant
quelque danger, perçu seulement par l'instinct animal.
Avant ce "boom" chevalin imprévu, les îles abritaient près
de 10 000 poneys Shetland (aujourd'hui: environ 1000). Quelque
trente ans plus tard, elles n'en hébergeaient plus que 4000,
les crofters, désargentés, trouvant là une source de revenus
trop tentante. Plus grave, le cheptel s'était aussi amoindri
en qualité, car les acheteurs pour le compte des mines recherchaient
des mâles, plus râblés et plus puissants que les femelles.
Les meilleurs mâles reproducteurs étaient donc souvent vendus
avant d'engendrer, et les meilleures femelles couramment
exportées vers l'Amérique pour la reproduction locale. Sur
les scattalds commençaient à se reproduire à volonté des
étalons de qualité inférieure.
C'est pour faire face
à ce problème et aussi fournir ses nombreuses mines de
poneys mâles "avec autant de poids que possible et aussi
près de terre qu'ils puissent être" selon ses dires, "que
le 5ème marquis de Londonderry, grand propriétaire en Angleterre,
établit un haras en XXX sur l'île shetlandaise de Noss,
non loin de la capitale de Lerwick. L'île, très spectaculaire,
est aujourd'hui classée en réserve naturelle nationale
et les vestiges de l'installation initiale subsistent.
Il fit reproduire ses mâles sélectionnés avec le cheptel
local des îles proches, Bressay surtout, contribuant ainsi
à fixer et maintenir le standard
de la race dont
descendent presque toutes les lignées actuelles de poneys
Shetland.
Tous les poneys Shetland ne connaissaient pas cependant
des conditions de vie aussi difficiles. La race, comme
chez les humains, comprenait chevaux de peine et véritables
aristocrates ! l'Angleterre victorienne privilégiée, à
l'image de la famille royale qui donnait l'exemple, commença
vers le milieu du XIXème siècle et durant tout le XXème
d'acheter et d'entretenir des Shetland pour le plaisir
et le divertissement de ses enfants. Le Shetland, de paysan
sans histoires qu'il était, devint brusquement à la fois
prolétaire et très chic, ce dont il se serait peut-être
passé...

Poney pie et chaumière sur Unst
La grande popularité, ainsi que l'utilité économique du
Shetland et les menaces qui pouvaient peser sur lui,
entraînèrent, dès 1890, la création de la première
de toutes les associations de race des îles britanniques,
la Shetland Pony Stud-Book Society, chargée de définir
et de maintenir le standard de la race à son
meilleur niveau (www.shetlandstudbooksociety.co.uk)
Tout récemment a été créé
un stud-book français du poney Shetland, sous l'égide de l'AFPS
(Association Française du Poney Shetland) (www.hippoplus.com), sur le
modèle de ceux qui existaient déjà en Angleterre, Allemagne,
Danemark, Belgique et Hollande, pays où l'élevage du Shetland est
plus répandu et de plus longue tradition qu'en France
Aux Shetland, la situation et le nombre des poney ne sont plus ce qu'ils étaient
il y a deux siècles. Après le boom du poney au XIXe S, la mécanisation,
puis la non-rentabilité des mines ont provoqué la chute des prix
et l'arrêt pur et
simple de l'exportation dans le courant du XXème S. Le coût du transport
d'un poney de Lerwick à Aberdeen en Ecosse dépassait sa valeur
marchande... Parallèlement
les usages locaux se réduisaient, là encore avec la mécanisation.
Comme toutes les races de chevaux, le Shetland a donc connu des moments périlleux...
Après
la deuxième guerre cependant, la vogue du Shetland pour les loisirs a
permis une petite reprise des exportations. Mais la concurrence d'autres
poneys (Welsh par ex.), ou des élevages du continent est vive, et les
revenus de l'élevage restent incertains. Quelques bonnes années
comme en 1983 ont permis de mettre en place des programmes de qualité destinés à favoriser
l'amélioration.
Sur les principaux "scattalds" (terres communales) concernés
(Walls, Unst), plusieurs étalons
sélectionnés
sont fournis aux éleveurs et les étalons inférieurs ne sont
plus libres de se reproduire à volonté en semi-liberté.
On supplémente également un peu la nourriture
des animaux en hiver, plus souvent tenus enclos qu'auparavant.
Mais la plupart
du temps, et espérons-le encore pour longtemps, nos poneys Shetland vivent
comme autrefois, libres de leurs mouvements, dans ces étendues vierges et sauvages
qu'il faut avoir visité au moins une fois dans sa vie, visage rougi et cheveux
ébouriffés comme crinière de poney dans le vent !
Texte et photos ©Patrick Dieudonné 2005 - Tous droits réservés
Toutes les photographies
ci-dessus ont été prises aux Shetland; pour en savoir plus:
Articles et publications sur les Shetland,
agence photographique
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